On vous présente... François
Un article de Murielle Schiltz
“Observer d’abord, agir ensuite” pourrait être la devise de François. Que ce soit dans les centres d’intérêts qui occupent sa vie quotidienne ou dans le décryptage de l’actualité qu’en tant que politologue, rendre les choses intelligibles est une de ses préoccupations majeures. Afin de pouvoir donner un sens à l’existence. Un sens qu’il a indéniablement retrouvé au sein du collectif CABASA. Il nous en dit plus …
Comment souhaites-tu te présenter ?
J’ai grandi dans un village le long de la Meuse près de Namur, qui a beaucoup compté pour moi, mais je me suis installé à Bruxelles après mes études en sciences politiques à l’ULB, dans les années 90. J’ai eu une carrière commerciale et administrative aussi bien en Belgique qu’à l’étranger. J’ai notamment vécu en Angleterre et en Écosse pendant plusieurs années. Mon premier élan était simplement d’apprendre l'anglais. Et puis, je suis resté là-bas parce que j’y ai trouvé du boulot et par les circonstances de la vie. J’y ai enseigné le français et travaillé ici et là, dans des multinationales et même, un temps, à la BBC ! partout où la connaissance des langues comptait.
De retour en Belgique, j’ai naturellement trouvé un emploi dans une école de langues : c’était un type d’enseignement qui me convenait d’autant plus qu’il mobilisait à la fois l’anglais et le néerlandais, mais aussi des connaissances sur le contexte politique et social belge.
Mais aujourd’hui, je me suis réorienté vers l’économie sociale et solidaire et je préfère me présenter comme éco-conseiller et guide nature, ce qui dépasse d’ailleurs le cadre professionnel : les jardins, la nature, mais aussi les questions environnementales, celle en particulier de « la transition» ou la « bifurcation » économique et sociale, me parlent particulièrement. C’est d’ailleurs à l'occasion de la formation d’éco-conseiller que j’ai rencontré Catherine. De conversation en conversation, elle m’a parlé de CABASA et j’ai ensuite fait la connaissance d’Alice.
Comment es-tu passé d’un intérêt pour ce qui t’était dit à propos de CABASA à ton intégration récente dans le collectif ?
Le discours d’Alice à propos du projet m’a plu : il n'était pas misérabiliste et pas seulement caritatif. Loin de toute condescendance, c’était vraiment un discours social engagé, c’est-à-dire que créer des alternatives pour les personnes âgées comme une sorte de pied de nez aux “valeurs” qui nous gouvernent actuellement. Et ça, ça m’a particulièrement plu.
Est-ce que la thématique principale de CABASA (ndlr : l’inclusion des personnes âgées et plus particulièrement celles souffrant de troubles neurodégénératifs) t’a fait changer de regard à ce sujet ou plus largement sur ce qui se vit dans notre société?
Oui, j’ai compris que la manière dont on traitait les personnes âgées en général et plus particulièrement celles qui sont atteintes d'un déclin cognitif était liée à une approche structurelle dysfonctionnelle. C'est-à-dire qu’il y a beaucoup de bonne volonté parmi ceux qui entourent les personnes âgées mais qu’il y a aussi sur le plan systémique quelque chose qui empêche d'apporter mieux. De pouvoir sortir du cadre institutionnel un peu rigide, axé sur le soin et sur l'acte médical. J'avais l’a priori, par l'expérience qu’on ne s'occupait pas des personnes âgées, qu’on ne les comprenait pas et qu’on les infantilisait. Et puis, je me suis rendu compte qu'en fait ce n’était pas ça, le problème. Qu’il était plutôt lié à notre incapacité à sortir des sentiers battus et d'accepter, en l'occurrence, que les personnes en déclin cognitif puissent ne pas être enfermées. Que la crainte permanente du danger était en fait une source de souffrance. J’ai également vécu une sorte de retournement à travers des exemples auxquels on a été confrontés. Je pense notamment à Carpe Diem qui osait dire des choses du type “la personne âgée est contente d'être là et est contente d'être en vie, y compris si elle n'a pas conscience d'autre chose que du présent”. Enfin, l’expérience CABASA m’a permis de transformer un discours critique en quelque chose d'autre qui aurait identifié ce sur quoi il faut agir. C’était autre chose que de déplorer un éventuel manque d’empathie ou un quelconque dysfonctionnement institutionnel. C’est plutôt dire : “Tiens, si on faisait ça, si on partait du constat que ce n'est pas une catastrophe de vieillir ni de perdre des facultés. Au final, c’est le regard que l’on porte sur les personnes âgées qui peut être en soi un problème.
C’est un peu une nouvelle capacité développée qu’on pourrait résumer par “penser out of the box”…
Oui, c’est ça, c’est un contrepied vis-à-vis de la réaction épidermique qu'ont la plupart des gens -peut-être que c’est la mienne aussi- sur la maladie et/ou le vieillissement, une réaction finalement assez violente qui revient à dire : « moi, si ça m’arrive, je préfère mourir ». Or, c'est une phrase quand même terrible parce que les gens à qui ça arrive, je ne suis pas sûr qu'ils ont envie de mourir.
C’est un regard presque eugéniste sur la maladie : il vaudrait mieux être mort que malheureux. Pourtant, est-ce que c’est vraiment ça, être malheureux ? Et donc ça nous demande de remettre en cause des valeurs qui nous traversent dans le quotidien, qui sont celles de la performance et du mérite. Est-ce qu'il faut absolument être utile? Je ne crois pas. Je crois qu’une vie peut être inutile et que cette notion d'utilité est totalement spécieuse. Elle engendre des perversions, notamment celle-là. Et je pense que ce n'est pas le cas dans toutes les sociétés, dans toutes les civilisations… On ne te demande pas toujours, par exemple, de te présenter par ton métier. On te demande d’abord des infos à propos de ta famille. « Qui tu es » davantage que ce que tu fais.
Quel est ton rôle au sein de CABASA ?
Je suis arrivé chez CABASA sans rôle précis, ça je tiens à le dire parce que ça fait partie de la culture de l’association que de prendre les gens sans savoir a priori ce qu’ils vont faire de concret. Et c'est un peu l'approche que j'avais, mais c’était aussi, entre guillemets, « intéressé » dans la mesure où, en termes de formation, j'avais aussi suivi une formation professionnelle qui était celle de la gestion des associations. Et donc, pour moi, au départ, CABASA a d’abord été un lieu d'observation. J’ai eu, dans un premier temps, une position assez passive où je ne disais pas grand chose. Et puis, petit à petit, j'ai saisi les opportunités qui se présentaient à moi. En répondant positivement à ce qui m'était demandé. Par exemple, quand il s'est agi de contribuer au plaidoyer, j'ai répondu présent. Et puis, j’ai produit moi-même des écrits qui devenaient des outils utiles à la communication. C’est ainsi que j’ai également réalisé quelques tâches de communication. Et quand le collectif a identifié des besoins financiers, un enjeu majeur, comme pour toutes les associations, je me suis greffé au travail mené relativement à la récolte de fonds.
Par ailleurs, la question de la gouvernance de CABASA m’intéresse parce que je vois les enjeux qui se dessinent derrière et qui sont des enjeux existentiels de croissance, notamment.
Qu'est ce que tu retiens de tout ce travail qui est effectué dans et par le collectif ?
D’abord que tout se fait avec une grande fluidité. Il n'y a pas de réelle tension ; en tout cas pas plus que ce qu'il peut y avoir dans un groupe. Il y a un esprit optimiste quant au projet qui fait que les choses avancent et qu’on trouve des solutions intermédiaires. Par exemple plancher sur l’ouverture d’un centre de jour tandis que le projet @home continue à nous occuper en arrière-fond, ce qui va répondre à la question que nous posions quant à notre crédibilité.
Et toi, François sans CABASA, qu’est-ce qui t’anime au quotidien ? Y a t-il une citation, un motto, un slogan, une pensée qui t’inspire particulièrement ?
Ce qui m'inspire dans ma démarche et dont je n’ai pas encore parlé, ce sont mes parents. Ils sont très âgés - plus de nonante ans - et ont encore toutes leurs facultés. Mais mon père est diminué physiquement et il est actuellement en maison de soins et de repos. Ma mère est restée chez eux, dans leur appartement. Il n’y a pas de culpabilité mais se pose quand même la question de l'absence de choix. Dès lors qu’il n’était plus autonome, mon père avait vraiment besoin de la présence constante d’un personnel soignant. Et donc voilà. Est-ce l'antichambre de la mort? Ou est-ce son immobilité peut être considérée comme une autre phase de l'existence ? Il reste quand même des satisfactions au quotidien.
Le reste, ce qui m’inspire… change en fonction de mon humeur et mes centres d'intérêts. Là, j’ai une phrase d'André Gide en tête ; elle dit qu’“il faut suivre sa pente, mais en montant” . Voilà, ça me parle pour ce que cela dit, avec humour, d’une tension qui existerait entre des principes contradictoires, celui de « suivre ses rêves », comme on dit, et le principe de réalité, où l’effort nous éloigne de la complaisance. Trouver exactement ce qui nous anime effectivement et l'utiliser de manière positive. Mais encore une fois, je pense que toute existence est une fin en soi et qu'il n'y a pas à y performer. Ca me fait penser à la façon dont nous honorons les gens et la vie lors des hommages funèbres. Et bien je considère qu’il faudrait voir le monde ainsi à chaque instant.
Ferme les yeux et connecte-toi à un rêve pour CABASA.. Qu’est-ce que tu vois quand tu les rouvres ?
Un business plan abouti. Voilà un rêve qui n’est pas une rêverie. Cela nous ouvrirait plus de perspectives et nous permettrait de nous insérer dans un réseau avec aplomb et crédibilité. Ce n'est pas seulement une question d'argent, c'est aussi une question de récit et d'identité.
CABASA, c’est une certaine vision de notre avenir sociétal notamment pour les personnes vieillissantes en devenir que nous sommes. Et toi, personnellement, quel est ton souhait en tant que futur senior ?
Mon rêve, ce serait une société qui retrouverait sa jeunesse d'antan, qui n'aurait plus peur et qui serait capable de se projeter dans un avenir positif. La jeunesse c'est une confiance en soi, une capacité à se remettre en question. C'est l'absence de crainte quant à l'avenir et c'est la faculté de se projeter. Nous ne sommes pas du tout là-dedans. Nous sommes dans la gestion des crises et l'anticipation des catastrophes. Et donc il y a une espèce de dualité. Pour sortir de cette hésitation entre les deux mondes, il faut un horizon. Il faut une utopie. Si tout ce qu'on nous propose, c'est une réduction des dettes et une augmentation des dépenses militaires, ce n'est pas très exaltant. Quand je pense à mon père, par exemple, il a 93 ans et bien, il s’intéresse encore à l'avenir du monde. En dépit de son cloisonnement, il a gardé la capacité de se réjouir de petites choses comme un oiseau qui vient sur l'appui de fenêtre ou se révolter contre une insanité dite par quelqu'un dans le journal. Quand je dis qu’il nous faut une utopie, je pense à quelque chose de positif qui permette de nous mobiliser collectivement et de créer du lien. C’est ça, le plus important : retrouver le goût de se parler et d’agir ensemble.




