Solitude et vie en habitat partagé
Un article de Damien Hombrouck
Pour rompre le sentiment de solitude éprouvé par bon nombre de personnes âgées, l'habitat partagé peut se révéler une solution favorable. Mais à condition de respecter également un besoin de solitude participant à l'exercice de l'autonomie d'un individu, et à son sentiment de liberté.
Crédit photo : Magali Stora https://www.magalistora.com/
La solitude au grand âge : un thème central et complexe
C’est une évidence : la solitude est un thème récurrent au grand âge, et tout intervenant auprès de personnes âgées y est à un moment ou l’autre confronté.
Une solitude parfois abyssale : le regard extérieur
Souvent même interpellé. D’un regard extérieur en effet, cette solitude peut parfois paraître abyssale : on peut s’alarmer de constater que certaines personnes âgées vivent recluses chez elles et ne parlent à personne pendant des jours. Et s’il y a quelques contacts, cela se limite à un bref échange avec des commerçants ou des soignants.
En pratique clinique, on entend des personnes qui ne sont plus sorties de chez elles depuis des mois et parfois des années. Le confinement lié à la pandémie COVID a d’ailleurs clairement favorisé cette pérennisation du retrait du monde social.
Le thème de la solitude est un thème récurrent pour tout intervenant auprès de personnes âgées. On entend certaines de ces personnes âgées très isolées qui ont l’habitude de ne parler à personne des jours durant. Le contact se limite d’autres fois à un bref échange avec des commerçants ou des soignants. Cette solitude peut paraître abyssale pour toute personne qui apprécie les contacts sociaux et les relations familiales.
La qualité des relations avant la quantité
Bien sûr, ce n’est pas la quantité de relations mais bien la qualité de ces relations qui compte. L’usage des réseaux sociaux et la grande quantité d’amis sur ces réseaux n’empêche pas le sentiment de solitude. Il suffit parfois d’une seule personne bienveillante et attentionnée pour rompre ce sentiment de solitude. Et les contacts téléphoniques, ainsi que l’amélioration constante des moyens de communication peuvent suffire au sentiment bienfaisant d’être en lien permanent avec des êtres chers.
La solitude : un besoin fondamental
Par ailleurs, la solitude n’est pas un problème en soi. Le besoin de solitude est fondamental dans l’existence d’un individu. Il lui permet notamment d’exercer sa liberté et son autonomie. Ainsi des auteurs comme D.W. Winnicott considère que pour se construire un sentiment de sécurité dans l’existence, il est nécessaire de développer des aptitudes à être seul dès le plus jeune âge, alors qu’on est encore dépendant d’autrui[^1]. Par exemple, en se créant une sorte de monde à soi dans lequel on peut progressivement se suffire un tant soit peu à soi-même. Tout en reconnaissant une dépendance à autrui constitutive de notre condition humaine, mais dès lors assumée et tempérée par notre capacité d’autodétermination.
La solitude au grand âge : une autonomie mise à mal
Cette capacité d’autodétermination est mise à mal au grand âge, du fait notamment de l’occurrence fréquente des troubles cognitifs ou de la dépendance physique vis-à-vis d’autrui. Des personnes âgées réclament à hauts cris davantage de respect de leur droit à une solitude bienfaisante. Notamment au domicile, où certains évoquent leur sentiment d’être constamment envahis, de ne plus s’y sentir chez soi, et d’être perturbés dans leur rythme de vie quotidienne. Malgré leur bonne volonté, les services à domicile, les repas livrés, et autres intervenants sont mis en cause. Les horaires prévus ont du mal à être respectés et ils ne conviennent pas toujours à la personne qui en bénéficie. Cette dernière doit bien souvent structurer sa journée autour de cette visite et mobilise un temps considérable à cette occasion, parfois déçue quand la visite est annulée en dernière minute.
La solitude peut donc correspondre à une décision volontaire de la personne, et il s’agit de la respecter.
La solitude subie : un sentiment négatif et néfaste
Mais la solitude peut également devenir un sentiment négatif quand elle est subie et non désirée. Du fait de la perte des proches qui survient inévitablement avec l’avancée en âge, de la perte des contacts sociaux réguliers qu’une activité professionnelle ou autre activité au sein de la société peut procurer, la personne âgée se retrouve davantage isolée voire esseulée. Preuve que cet isolement est néfaste, il est régulièrement cité comme un facteur de risque pour un vieillissement précoce.
Rompre la solitude : des solutions à adapter
Pour rompre ce sentiment de solitude, certains seraient tentés de vivre à plusieurs, ou d’ouvrir leur logement. Les propositions foisonnent actuellement : habitats groupés, habitats partagés (intergénérationnel ou autre), mise à disposition d’une chambre contre aides partielles, etc.
Habitats partagés : entre communauté et besoin de solitude
À condition que la vie communautaire ne prenne pas le pas sur l’expression de la singularité et de la subjectivité de chaque habitant. En effet, il importe de reconnaître au sein de cet habitat ce besoin bénéfique et fondamental de solitude, et de s’adapter à la façon très singulière dont chacun l’exerce. Par essence, les habitats partagés ont ce défaut de vouloir mettre constamment en présence les habitants, ainsi qu’une tendance à vouloir les faire tous participer au même titre aux décisions de la maison. Ainsi, il ne faut pas présupposer de ce qui est bon pour une personne, arguant que tout individu a besoin de contacts sociaux. De même, il faut laisser à chaque habitant la possibilité de se retirer dans une certaine solitude quand il le désire. Des allers-retours flexibles entre la gestion autonome du quotidien et la gestion communautaire d’un habitat partagé sont indispensables et doivent être valorisés.
Conclusion : un équilibre à trouver
L'habitat partagé peut certes constituer une solution de rupture avec le sentiment pénible de solitude qu’éprouvent bon nombre de personnes âgées. Mais il doit également respecter le besoin fondamental de solitude de tout individu. Et pour ce faire, il importe de tenir compte de la singularité et de la subjectivité des habitants qui n’ont pas tous la même conception de cette solitude. En ce sens, une bonne gestion communautaire doit s’intéresser et promouvoir l’expression de cette singularité, par exemple en rendant explicite la façon dont chaque habitant envisage sa participation à la vie communautaire.
1 Référence à D.W. Winnicott, pédiatre et psychanalyste britannique.




